Je veux juste écrire

Je veux juste écrire

Je veux juste écrire

Par Rachel Delahay

J'écris. Je fais la promotion de mon écriture, à chaque fois un peu plus pour que mes projets aient plus de visibilité.

"Accepteriez-vous de faire un portrait ?"

"Le magazine Women's Hour voudrait vous interviewer."

"Il y a ce nouveau magazine de mode qui..."

Seulement, ils ne veulent pas connaître la pièce, l'émission télévisée. Ce n'est pas l'histoire qu'ils veulent entendre.

Ils veulent me connaître moi. Connaître exactement qui je suis, ce que je fais, d'où je viens. 

"Nous avons du mal à vous situer... Votre voix, votre visage, votre histoire." 

Ils veulent tout. Le travail n'est jamais suffisant. Ils doivent connaitre le personnel. Je dois me rétrécir. Je suis formatée pour échouer. 

C'est comme ci toutes les histoires ne pouvaient pas être les miennes. Et si je les laisse connaître ma vérité, je risque que les opportunités se terminent. Que les histoires qui me soient proposées ne soient plus les miennes. 

Mon travail est condamné par la couleur de ma peau, le son de ma voix, mon histoire. Si je dévie, cela devient faux. C’est cette accusation silencieuse d’inauthenticité dont je dois me protéger. 

L'idée que si je ne connais pas un monde, parce que je n'y suis pas née, parce que je ne suis visiblement pas assez intelligente pour avoir fait ma recherche. 

Je travaille mon speech, je me prépare. Ils sourient. Ça ne passe pas. Pour eux, je dois être un portrait d'authenticité, je dois être le personnage qu'ils ont en tête ou…

Il y a une pause. Une autre accusation. Je suis une fraude. On me demande si mon histoire est en quelconque façon similaire avec celle que je pitche. C’est moi qui souris maintenant. J'ai appris à être ce dont ils ont besoin pour moi. Je sais très bien prétendre. Il existe toujours une version de moi qui peut correspondre à l'un de leurs récits supposés. 

Ils veulent une scénariste jeune ? Ok, j'enlève mon maquillage.

Ils veulent une scénariste pauvre ? J'aplatis mes voyelles.

"Vous décririez-vous comme venant de la classe ouvrière ...?" J'explique que ma mère est infirmière.

"Et votre père?" 

Je hausse les épaules. Ils comprennent ce que je dis mais continuent de pousser. 

"Qu'est-ce qu'il fait?" 

Je pense à ce qui servira au mieux cette histoire que je pitche, leur histoire. Qu'ont-ils besoin de m'entendre dire ? Qu'il est parti ? Que je ne le connais pas ? Ou est-ce trop triste, trop compliqué. Dois-je expliquer qu'aux dernières nouvelles il était en prison ? Est-ce trop violent ? Je continue à réfléchir. Et je décide de renouveler mon haussement d'épaules. Nous tombons tous deux dans un silence complet. J'attends, désespérée que leur hypothèse se révèle. De quoi ont-ils besoin ? Et puis une lueur.

"Il est noir, non ?" 

Je souris, je comprends leurs attentes.

"Oui".

«De Saint-Kitts.» J'élabore.

"Vous y êtes déjà allé ?"

Je souris à nouveau. Je dis oui. Parce que j'y ai voyagé. Pas avec lui, mais personne ne semble s'en rendre compte ou s'en soucier. Ils veulent leur histoire, pas la mienne et je leur donne, car pour être honnête, je suis fatiguée. 

Je veux juste écrire.