Lily-Rose

Au sujet des poils

Lily-Rose

Par Maïna Cissé

Début décembre 2018, j'ai lancé un anti-casting sur Instagram pour the underargument. La marque prônant l'authenticité et l'individualité, le casting sélectionne des femmes en se basant sur l'histoire qu'elle décide de partager plutôt que sur leurs attributs physiques. En l'occurrence, cet anti-casting cherchait à recevoir des témoignages sur le perfectionnisme.

Lorsque Lily m'a envoyé sa candidature, elle m'a dit: "Je peux vous écrire une histoire sur le perfectionnisme et les poils si vous avez envie de photographier une mannequin avec des jambes non rasées ??". À laquelle j'ai répondu: "bien sûr, au plaisir de te lire".

 


J'ai dit "Bien sûr", mais j'ai finalement recadré cette image lorsque je l'ai postée sur Instagram. Je me suis donné toutes les justifications possibles sur le pourquoi de ma décision et pourquoi je ne voulais pas utiliser le cadre entier de la photo d'origine que je trouve pourtant si beau. J'adore la façon dont Manon Ouimet a cadré cette photo, j'aime aussi la forme du corps de Lily. Je me suis dit que je recadrais cette photo parce qu'elle ne correspondait pas à l'image de ma marque alors qu'elle représentait exactement l'histoire de Lily que j'avais accepté de publier. En réalité, mon problème c'est que j'ai toujours été mal à l'aise avec les poils, alors j'ai fait de mon inconfort une généralité.

Quelle que soit la (très peu convaincante) justification, il ne semblait pas juste de publier une version modifiée de cette image. J'ai donc publié à la fois le cadre complet et le recadrage. Par appréciation pour le beau cliché capturé par Manon Ouimet, par respect pour le corps de Lily et pour souligner le formatage aux standards de beauté dont nous faisons tous l'objet lorsque nous postons sur les réseaux sociaux. Pourquoi serait-il un problème de montrer notre vrai corps au reste du monde, surtout quand nous sommes complètement à l'aise dans ce dernier ? Je suppose que c'est la crainte des commentaires négatifs et la crainte que notre réalité ne soit pas assez bien pour les autres.

Lily, comme les autres femmes qui ont participé à ce shooting a eu le courage de se découvrir à tous les niveaux, ce que la plupart d'entre nous ne se sentiraient pas à l'aise de faire (moi y compris !). Je sais qu'à notre époque, se dévêtir pour les likes semble monnaie courante. Ça l'est peut-être pour certains, mais pas pour les femmes qui suivent ma marque. Lily s'est dévêtue non seulement physiquement, mais s'est aussi permis de se mettre dans une situation vulnérable en partageant son histoire et ses pensées publiquement. En vérité, peu importe ce que je ressens en voyant ses poils, elle n'a ni à me plaire ni à plaire à personne d'autre qu'à elle-même. Elle n'offense personne. La façon dont certains d'entre nous peuvent percevoir un corps qui n'est que naturel est notre problème. Elle n'a pas besoin de notre avis.

Cette photo était très importante pour moi, car j'ai conçu les sous-vêtements que Lily porte. Et je l'ai fait, je dois l'admettre, sans penser à la façon dont les femmes qui ne s'épilent pas. Je pensais à des gens comme moi et pour une marque qui se veut inclusive, ça ne suffit pas.

Lily et moi avons eu une conversation sur les poils et le fait qu'elle n'ait jamais vu de représentation de femmes non rasées autour d'elle en grandissant. C'est pourquoi cette photo devait exister d'une manière ou d'une autre, même "cachée" derrière un recadrage avec lequel je me sentais plus à l'aise et même si c'est un peu lâche (la collection n'est pas nommée "Contre la perfection" pour rien).

Lily et moi avons discuté de l'opportunité de créer des styles plus couvrants. En fait, pour elle, cela n'a pas d'importance "c'était en fait extrêmement libérateur d'être photographié avec ta culotte haute et de ne pas me soucier de savoir si elle me couvrait complètement ou non. C'était audacieux! […] J'aime la forme [des shortys] mais il peut être difficile d'en trouver qui ne rentrent pas dans les fesses lorsque tu bouges […] Je continuerais de porter cette culotte et j'étais heureuse d'être photographiée dedans".

Je ne sais pas encore ce que je vais faire de cette information. Je ne sais pas comment cela va influencer mes collections à l'avenir. Je ne sais pas si je vais me contenter d'être réconfortée par le feu vert d'une seule femme pour garder mes collections telles qu'elles. Ce que je sais, c'est que les vêtements sont faits pour s'adapter à nous, et non nous à eux. Donc, avec la mode comme avec le reste de notre vie, n'essayons pas d'être parfaites, essayons simplement d'être le meilleur de nous même, d'être à l'aise avec notre corps et d'être heureuses à notre façon.